Eprouver l’instant



Eprouver l’instant 

« On ne bouge plus ! » ; tout vient de là.

Faire un pas en arrière pour voir si on n’aurait pas raté un chemin dans notre course vers le progrès. Pour une photo toujours plus rapide et instantanée. N’est-ce pas de la contrainte que naît la liberté ?…

La photographie n’est pas une coupe ; l’obturateur n’est pas une guillotine. La photographie est une tranche, une épaisseur de temps si infime soit elle. C’est cette épaisseur de l’instant qui dure qui donne sa matière et sa  profondeur à l’image photographique.…

Photographier pour voir cette empreinte du temps sur le monde.…

Il se passe quelque chose pendant cette pose au-delà du « ça-a-été » barthésien retranchant la photographie à un pur regard nostalgique sur le monde. En deçà du punctum, miroir accusateur de l’image photographique. C’est la question fondamentale du temps et de la pose.Il y a le temps de la pose où la pellicule se remplit et le temps de la pause où le regard vient fouiller cette épaisseur d’instant posée devant lui. La photographie, c’est le monde avec quelque chose en plus qui ménage une place au regard.

« Dehors, les choses semblaient, elles aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant elle de son reflet, plus dense et plus concret qu’elle-même, avait à la fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là, qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à l’aute bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel « fini » qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur pianissimo (…)[1]. »

Le temps de pose long, comme à l’origine de la photographie, c’est le moment où l’objet et l’objectif se regardent ; c’est le moment où le photographe se retire, se désinvestit et devient spectateur.

« La nature qui parle à l’appareil est autre que celle qui parle à l’œil. »[2]

Photographier pour voir le visage du temps.

Photographier pour voir le monde respirer.


[1] Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Poche, 1970, p.40
[2] Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie

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