Mémoire



 

La photographie : entre réalité et fiction

 

La photographie s’est vu attribuer dès son apparition une valeur de document et d’archive. Dans ses écrits sur les salons, Baudelaire insiste sur cette valeur et assujettit même la photographie à son mécanisme d’enregistrement de la réalité. « Il faut donc qu’elle entre dans son véritable devoir, qui est d’être la servante des sciences et des arts, mais la très humble servante […]. Qu’elle enrichisse rapidement l’album du voyageur et rende à ses yeux la précision qui manquait à sa mémoire […].  Qu’elle sauve de l’oubli les ruines pendantes, les livres, les estampes et les manuscrits que le temps dévore (…) ».[1]  Mais un aspect de la photographie avait été oublié ; l’œuvre photographique, comme toute œuvre d’art, échappe dès son apparition à son concepteur et s’offre au regardeur de manière pudique. Toutes les images sont de par nature polysémiques et s’adaptent paradoxalement au regardeur plutôt que l’inverse. Le pouvoir de toute photographie réside donc dans cette pseudo neutralité qu’on lui accole, ce qui permet à l’image de proposer un discours sous-jacent qui parle à quelque chose de plus profond et de plus caché dans l’être. « C’est la pression de l’indicible qui veut se dire »[2]. L’image photographique peut ainsi dévoiler ces états d’âmes qui accompagnent et qui sont illustrés par les paysages et la nature, comme la littérature romantique a pu le faire. Ces photographies fonctionnent en ce sens: souligner et proposer des lieux illustrant une émotion et peut-être proposer une topographie de la mémoire.

La mémoire et la photographie semblent ainsi irrémédiablement liées. Cependant, elles ne le sont pas uniquement sur le plan qu’a énoncé Baudelaire. L’image photographique ne remémore pas seulement le passé, elle est également une métaphore du temps et de la mémoire dans leur mécanisme même. « Le punctum [ce qui nous point dans une photographie] n’est pas seulement le détail. C’est le Temps, c’est l’emphase déchirante du noème “ça-a-été”, sa représentation pure »[3]. La rencontre du regard et de l’œuvre rejoue la question fondamentale du sujet et de ses origines dont il est définitivement séparé. «  L’image photographique est signe et référence à un passé devenu inaccessible »[4]. Devant l’image, le sujet ne regarde pas seulement le monde mais il se regarde aussi lui-même. Le regard ne va pas uniquement dans un sens : il se pose sur la surface puis la traverse et revient à lui. Le sujet se pense lui-même en même temps qu’il pense la photographie.

 

Mémoire et photographie

 

Freud énonça l’hypothèse selon laquelle la mémoire apparaît et s’organise par superposition de strates, la nouvelle couche ne venant pas effacer mais recouvrir l’ancienne. C’est le principe d’une « écriture blanche » disparaissant au fur et à mesure qu’on la trace. Ainsi la plupart de nos souvenirs sont reconstitués, remaniés par les nouvelles expériences que nous avons, ainsi que les récits de nos proches sur notre propre histoire. Le souvenir est ainsi constitué de « traces mnésiques » qui parfois subissent une retranscription. De nouveaux « faux-souvenirs » apparaissent et s’inscrivent par-dessus les faits réels. Cette reformulation du passé par le présent, par nos fantasmes, est l’appropriation de notre histoire. La mémoire apparaît ainsi comme le bloc magique de notre enfance où l’on effaçait le dessin inscrit avec un stylet d’un revers de la main pour en refaire un autre par-dessus.

Dans cette reconstitution, la photographie joue un rôle particulier : elle semble vouloir aider notre mémoire à se souvenir et pourtant elle transforme notre perception du passé de manière rétroactive. Passé et présent coexistent et interagissent, se transformant mutuellement ; le présent vient sans cesse réactualiser le passé en fonction de nos désirs et de nos peurs. Le “punctum” barthésien est ce qui réveille en nous quelque chose que nous croyons voir dans l’image, « le détail remontant à la conscience affective »[5]. La photographie semble alors parler notre langue intérieure et va chercher ce qui depuis longtemps a été enfoui. « Le punctum implique un hors champs subtil, un reste, comme si l’image lançait le désir au-delà de ce qu’elle donne à voir ».[6]

Les images de cette série Mémoire tentent alors de proposer une réflexion sur le médium photographique. La photographie serait comme une écriture blanche venant à chaque instant reformuler notre mémoire. C’est aussi l’histoire d’une identité perdue, celle de l’enfance qu’on croit connaître parce qu’on l’a vécu. Le plus terrible c’est que d’autres s’en souviennent mieux que nous, ils possèdent quelque chose de nous qui nous échappe. C’est à ce moment qu’entre la photographie : entre vérité et fiction, elle semble pouvoir créer ces souvenirs qui nous font défaut. « Tout s’anéantit, tout périt, tout passe; il n’y a que le monde qui reste. Il n’y a que le temps qui dure » .

 

Camille Bonnefoi



[1]  Baudelaire, Le public moderne et la photographie

[2] Roland Barthes, La chambre claire

[3] Ibid

[4] Serge Tisseron, Le mystère de la Chambre Claire

[5] Roland Barthes, Ibid

[6] Ibid


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